samedi 14 octobre 2017

Dans les livres (3) / La Douleur

« On sentait que la terre elle-même s'habituait à la guerre, à voir la richesse des récoltes qu'on n'arrivait pas à épuiser. Je ne connais pas d'époque plus riche que celle-là. Les chemins envahis par milles herbes pleines de fleurs ; l'assaut des grands platanes, qu'on ne taillait plus, sur les toits ; une nature écumante de verdures, déchaînée.
Peu à peu, les hommes qui étaient allé se battre mourraient sans bruit ; mais, parce qu'elles ne les voyaient pas gémir, tousser, saigner sur des lits, dans ces chambres d'été qui sentent à jamais le soufre dont on les enfume pour combattre les punaises, les mères et les femmes, avec de grands gestes de théâtre, disaient que « ce n'était pas possible », et voilà... la douleur, elle-même, n'avait plus de prise sur des cœurs que tant d'événements mystérieux avaient durcis.

Pourtant, un soir, on se rendit compter que le pays n'était pas si éloigné que ça du front – comme on disait. Ce fut le soir où arrivèrent les réfugiés. On les avait déposés – ils mouraient de fatigue – sur les banquettes du Café-de-France et les gens les choisissaient, sans rien dire, comme on choisit des animaux au marché. Ils avaient l'odeur de cette sueur acide qui couvre le visage pendant les longs voyages de nuit, et, ces tas de vêtements déchirés, minables, sans vie, que le canon avait chassés, regardaient avec des yeux fous les affiches d’apéritifs qui couvraient les murs du café. Quand ils disaient un mot, on devinait que leur langage était rude et peu clair.
Une vieille femme sale et répugnante, dont le souffle puait l'alcool, montrait, avec une certaine satisfaction, un bras rouge et sanguinolent, mutilé par un éclat d'obus. »

André de Richaud, La Douleur (1930) 


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